Pleins feux sur la recherche : Zuzanna Kochanowicz
Quand la recherche sur le transport maritime fait appel au savoir traditionnel autochtone pour améliorer la gestion des ressources dans l’Arctique

« Le savoir traditionnel autochtone diffère de la science occidentale puisqu’il s’acquiert et se transmet oralement, à travers des récits. Cela ne signifie pas pour autant que ce savoir soit de moins grande valeur. Au contraire, il faut garder en tête qu’il existe de nombreuses façons de recueillir et d’analyser des données et qu’elles sont toutes valables. » – Zuzanna Kochanowicz

Zuzanna Kochanowicz est titulaire d’une maîtrise en géographie de l’Université d’Ottawa. En juillet 2020, elle a complété ses travaux de maîtrise portant sur les répercussions potentielles du bruit causé par le trafic maritime dans l’aire marine nationale de conservation (AMNC) de Tallurutiup Imanga, sous la supervision de la professeure Jackie Dawson. Elle a également travaillé sur le projet de recherche sur les couloirs maritimes dans l’Arctique (Arctic Corridors Research Project). Dans le cadre de ce projet, elle a numérisé des données cartographiques recueillies dans plusieurs communautés inuites afin de donner la parole aux Inuits dans l’élaboration de politiques et les activités de planification en vue de la mise en œuvre de l’initiative sur les couloirs maritimes à faible impact. La recherche de Zuzanna a été financée par MEOPAR et Clear Seas. Elle a aussi reçu le soutien d’ArcticNet et du Plan de surveillance général du Nunavut.

Entrevue

Sur quoi porte votre projet de recherche?

Ma recherche porte sur les répercussions potentielles du bruit causé par les navires sur les mammifères marins dans l’aire marine nationale de conservation de Tallurutiup Imanga, au Nunavut, Canada. Il s’agit d’une recherche très intéressante, car elle marque le début de la gestion de cette région. Même si Tallurutiup Imanga, communément appelé le détroit de Lancaster, est une région importante du point de vue culturel et écologique depuis des siècles, le processus de désignation de cette région à titre d’AMNC par Parcs Canada a été long. Ce n’est qu’en août 2019 que la région a reçu sa désignation officielle. 

En quoi le bruit sous-marin affecte-t-il les mammifères marins différemment dans l’Arctique comparativement aux autres zones océaniques et pourquoi est-ce préoccupant? 

L’océan Arctique est beaucoup plus isolé que les autres océans et donc beaucoup plus calme. En raison du froid et de l’impossibilité de prévoir la couverture de glace, peu d’individus s’aventurent dans ces eaux. Le bruit ambiant est considérablement plus faible dans les eaux de l’Arctique que dans les autres zones océaniques où des activités de transport maritime ont cours quotidiennement.

Par conséquent, l’incidence du bruit sous-marin sur les mammifères marins dans l’Arctique est différente de celle observée dans d’autres zones océaniques, car ces mammifères ne sont pas habitués à ce bruit. Toutefois, avec la hausse récente du transport maritime dans les eaux arctiques attribuable au réchauffement climatique et à la fonte de la glace marine, les mammifères marins dans cette région sont de plus en plus exposés à des bruits étrangers; notamment, en raison de la période de navigation qui se prolonge durant les saisons intermédiaires du printemps et de l’automne. Comme les mammifères marins ne sont pas familiers avec ces bruits, les risques sont importants pour eux. Par exemple, la distraction causée par ces bruits pourrait les empêcher de remarquer l’arrivée d’un prédateur.

De quelle façon avez-vous mené votre recherche? 

J’ai commencé par brosser un tableau du trafic maritime dans la région de Tallurutiup Imanga à l’aide de données de la base de données NORDREG de la Garde côtière canadienne, recueillies depuis 1990. J’ai ensuite utilisé les données du système d’identification automatique (SIA), car elles étaient plus précises sur le plan géographique. À partir d’un sous-ensemble de données recueillies entre 2015 et 2018, j’ai étudié les tendances du transport dans cette région, c’est-à-dire les types de navires qui y circulent – navires de charge, navires commerciaux ou pétroliers –  ainsi que leurs itinéraires. 

J’ai collaboré avec William Halliday, Ph. D., biologiste marin à la société canadienne de conservation de la faune (Wildlife Conservation Society Canada), dont les travaux portent spécifiquement sur la modélisation du bruit. Les niveaux de bruit produits dépendent du type de navire. La National Oceanic and Atmospheric Association (NOAA) des États-Unis a établi que le seuil auquel le comportement des mammifères marins peut être perturbé par le bruit se situe à 120 décibels. Grâce à des données sur la circulation maritime, M. Halliday a pu créer des empreintes sonores des navires. 

 

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M. Halliday et moi avons ensuite identifié les principaux mammifères marins qui se trouvent dans cette région : bélugas, narvals et baleines boréales. Ces espèces ont été sélectionnées en fonction des mammifères marins les plus nombreux dans la région de Tallurutiup Imanga et de la disponibilité des données, lesquelles ont été obtenues à partir d’une compilation de données de télémesure satellite. J’ai utilisé un logiciel de cartographie géospatiale pour déterminer les principales zones d’utilisation estimées pour ces mammifères et je les ai superposées aux empreintes sonores afin de connaître le nombre potentiel d’incidents liés au bruit qui pourraient perturber le comportement des mammifères marins dans cette région.

Quels sont les principaux résultats de votre recherche?

Essentiellement, qu’il existe un risque d’incident lié au bruit pour les mammifères marins dans cette région et que ce risque est plus important dans les zones où le traffic maritime est plus élevé. Par exemple, il y a une mine sur l’île de Baffin : la Société de mines de fer de Baffinland. La zone entourant Baffinland est une zone d’intérêt clé, car la mine joue un rôle important dans l’économie des communautés avoisinantes. Il est particulièrement important de surveiller des zones comme celle-ci, car on s’attend à une hausse du transport maritime dans le futur, avec la fonte des glaces dans l’Arctique et la demande globale grandissante de produits. 

Comment les communautés qui vivent dans l’Arctique gèrent-elles la hausse du transport maritime? 

Parallèlement à mon projet de recherche, j’ai collaboré avec une autre chercheure, Natalie Carter, Ph. D, qui travaille avec Jackie Dawson au sein du groupe de recherche sur l’environnement, la société et la politique (Environment, Society and Policy Group). Elle est la chercheure principale du projet sur les couloirs maritimes dans l’Arctique et voix du Nord  (Arctic Corridors and Northern Voices Project) dans le cadre duquel elle a consulté les principaux détenteurs de connaissances de 14 communautés concernant l’incidence du transport maritime sur leurs pratiques de chasse et leur culture, et leur a demandé ce qu’ils suggéraient pour gérer les zones où circulent un grand nombre de navires. 

J’ai intégré à ma recherche les données recueillies par Nathalie Carter dans deux communautés, celles de Pond Inlet et de la baie Resolute, qui utilisent la région de Tallurutiup. J’ai utilisé ces données pour examiner les chevauchements entre les zones que les membres de ces communautés jugent importantes pour les mammifères marins.

Comment avez-vous trouvé votre expérience dans l’Arctique canadien et en quoi vous a-t-elle éclairée sur le savoir traditionnel autochtone? 

Je n’étais jamais allée dans cette région du monde; ce fut un voyage extraordinaire. J’ai adoré écouter les membres des communautés autochtones et constater l’importance qu’ils accordent aux projets qui les touchent.  

 

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En travaillant avec des chercheurs d’expérience comme Jackie Dawson et Natalie Carter, j’ai appris comment collaborer avec les détenteurs de connaissances autochtones. J’ai été sensibilisée à l’importance pour nous les chercheurs de définir des questions de recherche qui tiennent compte de ce que veulent les individus qui vivent dans la communauté et de nous assurer que chacun d’eux puisse contribuer. 

Quelle est la valeur d’intégrer le savoir traditionnel autochtone à la recherche?

Le savoir traditionnel1 diffère de la science occidentale puisqu’il s’acquiert et se transmet oralement, à travers des récits. Cela ne signifie pas pour autant que ce savoir soit de moins grande valeur. Au contraire, il faut garder en tête qu’il existe de nombreuses façons de recueillir et d’analyser des données et qu’elles sont toutes valables. 

Grâce à mon expérience de collaboration avec les détenteurs de connaissances, j’ai appris de première main à quel point le territoire a une grande une importance culturelle pour ces communautés. Elles y vivent depuis des siècles et le lien qu’elles entretiennent avec lui est profondément ancré leur histoire. En les écoutant attentivement, les chercheurs sont plus en mesure d’harmoniser leurs objectifs de recherche à ceux de la communauté et à ce qu’elle juge important. 

En travaillant dans le respect et en étant à l’écoute, on peut obtenir des perspectives uniques. J’ai vécu un moment incroyable lorsque je présentais ma recherche lors d’une conférence. Durant la période de questions, un membre de la communauté m’a partagé que plusieurs d’entre eux étaient préoccupés par la hausse du trafic maritime et qu’ils étaient heureux que l’on s’assure de la gestion appropriée de la région dans la recherche en cours. Lorsqu’on nous fait part que notre travail fait une réelle différence dans le quotidien d’une communauté, ça compte.

Comment avez-vous intégré le savoir traditionnel autochtone à votre projet de recherche? 

En plus des principales zones d’utilisation estimées, j’ai intégré les données recueillies dans les communautés dans le cadre du projet sur les couloirs maritimes dans l’Arctique et voix du Nord. Des détenteurs de connaissances clés, comme les chasseurs, ont participé à un processus de cartographie visant à déterminer les zones utilisées par certains mammifères marins. En superposant ces résultats aux empreintes sonores créées plus tôt, j’ai pu créer des cartes intégrant ces deux types de données. 

Ce processus a révélé que même si certaines zones identifiées par les communautés correspondaient aux zones identifiées à l’aide de données satellites, certaines étaient en réalité plus étendues. Les données partagées par les communautés autochtones pourraient donc aider à définir les secteurs que les navires doivent éviter ou dans lesquels ils doivent ralentir. Lorsque des ouvrages scientifiques auront été publiés sur la modélisation ou la mesure de l’incidence du bruit sous-marin provenant des navires dans la région de Tallurutiup Imanga, ces deux types de connaissances devraient être pris en compte et utilisés conjointement pour poursuivre l’exécution des plans de gestion de cette aire marine nationale de conservation.

Dans le domaine de la gestion des aires marines, comment le passage d’une gestion axée sur les mammifères à une gestion plus globale axée sur les écosystèmes s’inscrit-il dans les pratiques fondées sur le savoir traditionnel?

Jusqu’à récemment, la gestion et la conservation étaient axées sur les espèces. Les chercheurs étudiaient des mammifères spécifiques, c’est-à-dire leur emplacement et les changements dans leur population. Maintenant, la gestion et la conservation sont de plus en plus axées sur les écosystèmes. Cette approche plus globale prend en compte les mammifères marins et leur emplacement, mais également, tous les types d’interactions à l’intérieur des aires protégées, notamment les interactions et les perturbations humaines. 

La gestion axée sur les écosystèmes n’est pas réservée aux biologistes de la vie marine; elle fait appel à tous les individus concernés, c’est-à-dire les communautés, à titre de titulaires de droits, les chercheurs et le secteur commercial dans la région. Par exemple, les Inuits qui chassent dans la région doivent être consultés lors de l’élaboration d’une stratégie de gestion, car ils utilisent le territoire et le connaissent. Fondamentalement, la gestion axée sur les écosystèmes favorise la collaboration et l’inclusion, tout comme les pratiques fondées sur le savoir traditionnel autochtone. 

Qu’aimeriez-vous que tout le monde sache à propos de votre recherche?

Il a fallu beaucoup de temps avant que la région de Tallurutiup Imanga soit désignée comme une aire marine nationale de conservation. Je crois qu’il est important de souligner que même si le processus est long, il faut poursuivre nos recherches. Nous devons continuer à enrichir les connaissances et à intégrer les points de vue des individus qui dépendent de cette région pour leur survie, tant sur le plan physique que culturel. 

En quoi les résultats de votre recherche contribueront-ils à améliorer la gestion des océans et l’élaboration de politiques sur le transport maritime dans l’Arctique? 

Ma recherche est la première étude récente de cette région et des incidences potentielles du bruit sur les mammifères marins qui s’y trouvent. Une étude a été menée par Finlay et al. en 1990 et était axée sur les réactions des bélugas et des narvals aux brise-glaces qui circulent dans la région de Tallurutiup Imanga. Toutefois, c’était avant sa désignation à titre d’aire marine nationale de conservation. Parcs Canada travaille actuellement à créer le plan de gestion intérimaire pour l’aire marine nationale de conservation de Tallurutiup Imanga. Ma recherche prouve qu’il y a des incidences potentielles sur les mammifères marins et par conséquent, sur les communautés, tant sur le plan de la culture que de l’écologie. Nous pourrions apporter une contribution directe en sachant quelles mesures d’atténuation et de gestion doivent être prises pour les navires qui circulent dans cette région. Il y a peu de données disponibles actuellement, car l’Arctique canadien n’est pas aussi développé que d’autres régions. 

Qu’est-ce qui vous motive à faire ce travail?

L’urgence de protéger et de conserver l’Arctique canadien me motive énormément. L’Arctique change rapidement; nous devons produire des données et des résultats afin d’examiner les tendances maintenant, pendant que ces changements se produisent et avant qu’il ne soit trop tard pour agir. C’est ce qui m’a motivée au départ et continue de me motiver maintenant. 

Où pouvons-nous en apprendre plus sur le sujet?

Le dépôt numérique de l’Université d’Ottawa contient le rapport technique que j’ai publié, ainsi que les rapports de la communauté issus du projet sur les couloirs maritimes dans l’Arctique et voix du Nord. Vous pouvez aussi consulter le site Web du projet de recherche sur les couloirs maritimes dans l’Arctique pour obtenir plus de détails et pour voir des photos de membres de la communauté qui nous ont aidés.

Pour plus d’information sur le laboratoire du groupe de recherche sur l’environnement, la société et la politique, visitez espg.ca.

 

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1  Le savoir traditionnel autochtone constitue l’ensemble des connaissances propres aux peuples autochtones. Ce savoir est issu de leur héritage culturel, de leur mode de vie traditionnel et de la relation étroite qu’elles entretiennent avec l’environnement. Le savoir traditionnel autochtone inclut la connaissance profonde des activités traditionnelles de subsistance et de récolte des ressources, de même que des régions côtières sensibles du point de vue écologique et culturel. 

Date de publication : 8 septembre 2020