« Le transport maritime est exactement le type de contexte pour lequel l’analyse décisionnelle a été conçue : c’est un domaine complexe, incertain, à enjeux élevés et profondément interconnecté. » – Dre Simone Philpot
La Dre Simone Philpot est scientifique de la décision. Ses travaux de recherche portent sur la pensée systémique appliquée aux systèmes complexes et sur l’analyse décisionnelle formelle. À titre de chercheuse postdoctorale à l’Université de la Colombie-Britannique, elle a collaboré avec Clear Seas dans le cadre du projet Transport maritime à impact zéro, contribuant à l’élaboration d’approches d’aide à la décision visant à réduire les impacts environnementaux du transport maritime. Simone est aujourd’hui chercheuse au Cascade Institute, à Victoria (C.-B.), où elle applique la science de la complexité à de grands enjeux sociétaux.
Entrevue
Parlez-nous du projet Transport maritime à impact zéro et du travail que vous y avez réalisé.
Le projet Transport maritime à impact zéro est né du constat que le transport maritime engendre une vaste gamme d’impacts environnementaux et sociaux, mais que nous avons souvent tendance à traiter ces impacts un à la fois. Lorsqu’on adopte de nouvelles technologies ou que l’on met en place de nouvelles réglementations, cette approche limitée peut poser problème, puisque les politiques et les technologies impliquent presque toujours des compromis.
Nous voulions développer des outils d’aide à la décision qui permettraient aux décideuses et décideurs d’adopter une approche davantage axée sur les systèmes. Plutôt que d’examiner un seul impact environnemental de façon isolée, l’objectif était de mieux prendre en compte les compromis et les avantages connexes associés à plusieurs impacts simultanément.
Une technologie peut ne pas être la meilleure selon un indicateur précis, tout en obtenant de bons résultats de manière générale. Cet aspect devrait être pris en considération lorsqu’on compare différentes options. L’analyse décisionnelle offre une méthode rigoureuse et transparente pour évaluer ces compromis.
Comment espérez-vous que cette recherche sera utilisée?
J’espère d’abord sensibiliser davantage le secteur maritime à ce que l’analyse décisionnelle peut apporter. L’un des constats du rapport Conception des navires et technologies de réduction des impacts environnementaux est que les techniques formelles d’analyse décisionnelle sont encore sous-utilisées, même si le transport maritime représente exactement le type d’environnement décisionnel pour lequel elles ont été conçues.
J’aimerais aussi voir les outils que nous avons développés être utilisés ou adaptés dans d’autres contextes. Au-delà des outils eux-mêmes, j’espère que le projet contribuera à promouvoir la valeur de la pensée systémique. Les personnes qui travaillent dans l’industrie maritime ont souvent déjà une vision systémique des enjeux, généralement acquise grâce à leur expérience plutôt qu’à une formation officielle. Nos travaux leur offrent des moyens de formaliser cette perspective afin d’améliorer la prise de décision.
Le projet comprenait deux études de cas très différentes. Pourquoi était-ce important?
Le transport maritime est un secteur extrêmement diversifié, qui rassemble une grande variété d’intervenantes et intervenants et de contextes d’utilisation. Les systèmes d’aide à la décision doivent être adaptés à chaque situation, mais leur développement exige également des investissements importants. Il existe donc toujours une tension entre la spécificité et la possibilité de généraliser les résultats.
Le fait de travailler avec des intervenants très différents nous a permis de tester la souplesse de nos méthodes.
L’une des études de cas a été réalisée en collaboration avec la Garde côtière canadienne et portait sur la conception des brise-glaces. Il s’agit d’un problème très concret : faut-il privilégier une motorisation diesel-électrique ou hybride? Comment les choix de conception influencent-ils les résultats environnementaux? Quels sont les compromis associés à chaque option?
Les brise-glaces sont particulièrement intéressants, car leurs caractéristiques peuvent avoir des répercussions qui vont bien au-delà du navire lui-même. Ils peuvent entraîner des impacts environnementaux directs importants, mais ils permettent également de réduire les impacts des navires qui les suivent, puisque ceux-ci n’ont pas à fournir autant d’efforts pour naviguer dans les glaces.
Cela en faisait une étude de cas idéale pour réfléchir aux impacts à l’échelle de l’ensemble du système.
Et qu’en est-il de la deuxième étude de cas?
La deuxième étude de cas a été menée avec le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) et portait sur les décisions liées aux investissements en recherche.
Il s’agit d’un type de décision beaucoup moins tangible, mais tout aussi important.
Nous avons travaillé avec des chercheuses et chercheurs afin de mieux comprendre comment ils définissent la valeur de leurs travaux et quels résultats leur semblaient les plus importants. À partir de ces échanges, nous avons élaboré des indicateurs de performance permettant de comparer différents projets de recherche selon plusieurs critères.
Au lieu d’évaluer chaque indicateur séparément, nous avons utilisé l’analyse décisionnelle pour examiner le rendement des projets par rapport à un ensemble complet d’objectifs.
Il s’agissait de votre première expérience dans le domaine du transport maritime. Comment cela se compare-t-il à vos recherches précédentes?
J’ai toujours été attirée par les environnements décisionnels complexes et les leviers de changement au sein de la société. Au début de ma carrière, j’ai travaillé sur des enjeux liés à la gestion de l’eau, notamment les conflits entourant les eaux souterraines, le partage transfrontalier des ressources hydriques et l’exploitation de granulats.
Ces enjeux présentent de nombreux parallèles avec le transport maritime. Dans les systèmes liés aux eaux souterraines comme dans les environnements marins profonds, il peut être difficile d’établir un climat de confiance parce que ces systèmes sont complexes et peu visibles. Les gens ont souvent du mal à s’entendre sur la nature et l’ampleur des impacts, ce qui complique la prise de décision et la résolution des conflits.
Une chose qui m’a surprise, c’est que je ne me suis pas rendu compte immédiatement que je faisais de la recherche en transport. Je pensais travailler sur des enjeux liés à l’eau, puis j’ai progressivement réalisé que j’étais devenue chercheuse dans le domaine des transports. Cette perspective différente s’est finalement révélée être une force.
Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui et en quoi ce projet vous a-t-il aidée à y parvenir?
Je suis maintenant chercheuse au Cascade Institute, un groupe de réflexion et d’action qui se consacre à la science de la complexité, à la théorie des systèmes et aux risques mondiaux. Nous travaillons sur des enjeux tels que la transition énergétique, les polycrises et la résilience à long terme de nos sociétés.
Mon travail avec Clear Seas m’a grandement préparée à ce rôle. Il m’a donné l’occasion de mettre mes méthodes à l’essai dans un système particulièrement complexe et m’a permis de constater à quel point le transport maritime peut constituer un levier de changement important dans la société.
L’expérience, les collaborations et les perspectives que j’ai acquises grâce à Clear Seas m’ont également permis d’intégrer une perspective maritime et océanique aux travaux du Cascade Institute, un aspect qui n’avait pas fait l’objet d’une attention particulière auparavant.

Pour en savoir plus sur ces travaux, consultez la page du projet Transport maritime à impact zéro.