Caitlyn Murphy-Eagleson (Ziibiikwans) partage son projet de stage et son parcours, montrant comment le perlage peut devenir un puissant moyen d’engagement et de défense des droits au sein de sa communauté. Ziibiikwans est Ojibwée et membre de la Première Nation de l’île Walpole (Bkejwanong).
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Autrice : Caitlyn Murphy-Eagleson, Ziibiikwans
Bkejwanong, aussi connue sous le nom de Première Nation de l’île Walpole, est mon chez-moi : une île et une réserve autochtone située le long de la rivière Sainte-Claire, en Ontario. En ojibwé, bkejwanong signifie « là où les rivières se séparent ». La communauté autochtone de Bkejwanong rassemble des personnes d’ascendance ojibwée, potawatomi et oneida, et sa relation avec les eaux environnantes est essentielle sur les plans culturel, émotionnel, physique et spirituel. Les interactions quotidiennes avec l’eau prennent la forme de cérémonies, d’activités récréatives, de chasse et de récolte de nourriture. Fait particulièrement important, l’île est un territoire non cédé, ce qui signifie que Bkejwanong n’a jamais signé de traité avec les gouvernements provincial ou fédéral du Canada et détient toujours l’autorité sur ses terres en vertu du titre ancestral.
En grandissant, je ne comprenais pas vraiment les dommages environnementaux auxquels ma communauté était confrontée. Comme bien des enfants, je vivais dans une certaine insouciance : je plongeais jusqu’au fond du quai Roger’s Dock pour ramasser une poignée d’argile noire et participer aux batailles de boue avec les autres jeunes; j’observais avec curiosité mon père mettre du dentifrice dans ses lunettes avant de plonger pour pêcher au harpon près des Rocks; ou encore je courais vers la plage dès que quelqu’un criait « Back Wash! », signal qu’un cargo allait aspirer la marée avant de repousser une immense vague qui nous emportait dans une sorte de montagnes russes à la fois amusantes, grisantes et un peu effrayantes.
Il n’y a pas eu un moment précis où j’ai soudainement pris conscience de la réalité du racisme environnemental qui m’entourait. Comme souvent, cette prise de conscience s’est faite graduellement, même si certains événements rendent la situation aussi évidente qu’un coup de couteau. Le projet de loi C-5, intitulé Loi sur l’économie canadienne unique, a été adopté le 26 juin 2025 sous le gouvernement de Mark Carney. Son objectif était de stimuler l’économie canadienne et de renforcer l’autonomie économique du pays. Toutefois, plusieurs manifestations menées par des peuples autochtones ont dénoncé le fait que l’accélération des processus d’approbation risquait d’entraîner des dommages environnementaux, de contourner la consultation des communautés autochtones et de porter atteinte à leurs droits constitutionnels, mettant en péril leurs territoires et leur souveraineté.
Dans le cas de ma communauté, un site destiné à l’enfouissement de déchets a été acheté à Dresden, en Ontario, en 2022 afin d’y accueillir des déchets de démolition, de construction et des sols contaminés. Selon la Loi sur les évaluations environnementales de l’Ontario, l’entreprise promotrice, York1 Environmental Waste Solutions, devait réaliser une évaluation environnementale complète avant tout développement. Cependant, après l’adoption du projet de loi C-5 et sous le gouvernement provincial de Doug Ford, cette obligation a été levée pour York1. Il s’agit d’un enjeu environnemental et politique majeur, puisque la région est déjà contaminée. Le site d’enfouissement pourrait accroître la pollution de l’eau, contaminer les aliments produits par les fermes locales, générer des eaux usées chargées de substances chimiques et nuire à plusieurs espèces en péril.
En amont de Bkejwanong, sur la rivière Sainte‑Claire, se trouve la « Chemical Valley », une zone industrielle dense comptant plus de 60 usines pétrochimiques et raffineries. Depuis le XIXe siècle, le mercure, les polluants toxiques et les déversements chimiques provenant de ces industries ont contaminé les eaux de l’île Walpole. Aujourd’hui, la Commission mixte internationale, mandatée par les gouvernements du Canada et des États‑Unis, évalue et surveille l’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs, qui couvre notamment la région de Bkejwanong et de Dresden. Actuellement, trois indicateurs de cet accord sont considérés comme dégradés ou préoccupants : la consommation de poissons et d’espèces sauvages, la détérioration des communautés benthiques et la perte d’habitats pour les poissons et la faune.
Compte tenu de cet état environnemental fragile et du risque supplémentaire que pourrait représenter le site d’enfouissement de York1, la cheffe de Bkejwanong, Leela Thomas, a demandé au gouvernement du Canada, à York1 et à la municipalité de Chatham-Kent :
- De respecter l’article 35 de la Constitution ainsi que les articles 25 et 29 de la DNUDPA (Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones) en suspendant le projet.
- D’imposer immédiatement un moratoire sur le projet de dépotoir de Dresden.
- De rejeter le projet de loi 5 de l’Ontario et de dénoncer son atteinte aux droits constitutionnels.
- De lancer une évaluation environnementale fédérale en raison des risques pour les eaux transfrontalières.
- D’appliquer les distances de séparation prévues par la Loi sur l’énergie verte et la Loi sur les sites d’enfouissement.
- De déclencher une évaluation fédérale exhaustive des impacts sur les pêches dans la rivière Sydenham.
En réponse, Services aux Autochtones Canada a affirmé avoir l’obligation légale de consulter et d’entendre les voix autochtones lorsque des décisions touchent leurs terres, leurs eaux et leurs communautés. Du côté municipal, des représentantes comme Rhonda Jubenville se sont opposées au projet de York1 et ont soutenu les revendications de Bkejwanong. De façon plutôt audacieuse, le 14 novembre 2025, York1 a intenté une procédure devant la Cour supérieure de justice de l’Ontario contre la municipalité de Chatham-Kent. L’entreprise soutenait que le terrain acheté pour le site d’enfouissement ne nécessitait ni modification de zonage ni approbation du conseil municipal. Chatham-Kent a répliqué qu’au contraire, plusieurs autorisations étaient requises. Finalement, York1 a retiré sa demande judiciaire le 24 septembre 2026.
Quant aux consultations menées par York1 auprès de Bkejwanong, l’entreprise n’a rencontré qu’une seule fois la cheffe Leela Thomas et le conseil de bande en 2025. Selon ses propres mots : « Le message qu’ils nous ont transmis, c’est qu’ils n’avaient pas à consulter les Premières Nations parce que le gouvernement leur avait dit qu’ils n’étaient pas tenus de le faire, puisqu’ils achetaient une propriété qui détenait déjà des permis existants. » (Chatham Voice, July 2026).
Cette situation illustre exactement les inquiétudes qui ont alimenté les manifestations nationales contre le processus accéléré mis en place par le projet de loi C‑5. Malgré tout, la mobilisation continue. À l’échelle locale, des groupes comme Dresden CARED (Citizens Against Reckless Environmental Disposal) coordonnent des activités de sensibilisation, de mobilisation des connaissances et des manifestations pour la protection de l’environnement.
Présentement, tout est en attente pendant que le ministère de l’Environnement, de la Protection de la nature et des Parcs de l’Ontario examine la demande d’autorisation environnementale de York1 afin d’en vérifier la conformité. Si elle est jugée complète, elle sera soumise à une période de consultation publique de 45 jours. J’ai l’intention d’y faire entendre ma voix et d’encourager les autres à faire de même.
Même si je ne vis plus à la maison en ce moment, ma famille, mes amis et ma communauté demeurent extrêmement importants pour moi. Je veux les protéger et les soutenir. Grâce à Clear Seas, j’ai pu faire un don de 2 000 $ au programme Bkejwanong Eco-Keepers pour une initiative de plantation d’arbres, tout en réalisant mon tout premier médaillon en perlage. Le médaillon perlé est un artisanat culturel important, porté lors de cérémonies et confectionné avec du mino mishiki (« bonne médecine »). Sa signification et ses caractéristiques varient selon le contexte, la nation et la communauté.
Pour moi, réaliser ce premier médaillon a été un long parcours. Cette expérience m’a remplie de fierté culturelle, m’a permis de renouer avec mon chez-moi, a mis ma patience à l’épreuve et m’a profondément humblement rappelé l’importance de l’apprentissage auprès des autres. Un immense merci aux soirées artistiques de l’Aunty Collective ainsi qu’à Molly Long, qui m’a appris à perler un porte-clés!

Parfois, le travail de protection de l’environnement ne consiste pas à foncer tête baissée. Parfois, il est aussi simple que d’écouter. J’écoute. Je reconnais et j’appuie la position de la cheffe Leela Thomas, qui réclame la protection de l’environnement, la souveraineté autochtone et la sécurité de Bkejwanong et des communautés environnantes. C’est une femme forte, une kwe, et sa voix est essentielle alors que nous continuons à composer avec les défis complexes de la pollution moderne, des politiques gouvernementales et de la réconciliation avec les peuples autochtones. J’encourage tout le monde à continuer d’écouter les voix et les communautés autochtones partout au pays lorsqu’elles parlent de leur relation avec les eaux qui nous entourent.
Pour en savoir plus
À propos de l’autrice
Caitlyn Murphy-Eagleson (Ziibiikwans) est Ojibwe et membre de la Première Nation de l’île Walpole (Bkejwanong).
Ziibiikwans est une artiste indépendante dont le travail a été soutenu par le Programme de stages autochtones de Clear Seas.